%appdata% (crouche, 2026) est un réseau local de partage de fichiers, un sneakernet numérique légèrement antinomique, développé en Python et HTML pour le collectif d’exposition Crouche. L’interface, délibérément austère, évoque les anciens systèmes de messagerie interne : MASS, CONNECTÉS, TRANSFERT, ARCHIVAGE. Elle se passe du cloud, des plateformes et de l’infrastructure des GAFAM. On partage des fichiers en étant physiquement dans la même pièce, sur le même réseau Wi-Fi généré par un téléphone, sans aucun intermédiaire. Didacticiel + Appareil de dérive (2026) prolonge cette logique en proposant un outil de génération de trajectoires pseudo-aléatoires pour la pratique de la dérive. Ce projet réactive de vieux questionnements situationnistes (1) : la dérive amène à réimaginer la déambulation dans l’espace urbain au-delà des besoins productivistes. L’application web calcule un parcours depuis la position GPS de l’utilisateur sur son téléphone. Ce faisant, elle crée une passerelle vers la sous-surveillance comme contre-pied à la surveillance induite par l’appareil lui-même. Le script snap ensuite le tracé sur le réseau routier réel via l’API open source OSRM, puis guide le marcheur de point en point. L’errance est instrumentalisée, la dérive est programmée ; c’est précisément dans cette tension que réside la question. — · —
Mon travail consiste à agglomérer des expériences qui contournent l’interface standard. Faire ses propres logiciels et ses propres outils : l’espace artistique le permet, car il accueille une parole conceptuelle qui n’a sa place nulle part ailleurs. Le code est une écriture, mais une écriture qui déterre des formes, des symboles et des agencements ; il est un mode de communication qui n’a cessé d’évoluer. Lev Manovich, décrit l’interface comme un langage culturel dont les variables sont des structures de données (2). En fabriquant ses propres interfaces, l’artiste ne se contente pas de produire des outils alternatifs : il produit un langage alternatif, une autre grammaire du monde numérique. Cette démarche est profondément politique au sens où elle résiste à l’autopoïèse du système numérique. L’autopoïèse, telle que la définissent Humberto Maturana et Francisco Varela, désigne un système capable de se produire et de se maintenir lui-même (3). L’écosystème numérique contemporain est autopoïétique : il adapte sans cesse ses interfaces à la demande et au marché, jusqu’à manipuler les habitudes du consommateur. Mes outils se situent à l’interstice entre cette autopoïèse et une poïèse délibérée : une fabrication consciente qui résiste à l’absorption, sans même encore parler d'intelligence artificielle.