001_ NET ART — ARCHIVE 95

I. L’interface
est un territoire phénoménologique

Une page hors ligne. Des câbles apparents. Un boîtier d’ordinateur ouvert posé sur une étagère en tasseaux de récupération. Avant que ces objets ne soient des sculptures, des installations, des œuvres, ils sont des interfaces au sens littéral : des surfaces de contact entre un système et un corps. C’est là que commence mon travail en décembre 2024. L’interface est le lieu où la machine se rend accessible. Elle précède l’image, précède le contenu ; elle est la condition de possibilité de toute expérience numérique. Dans mes pièces comme Bâtiments (2024) ou Interrupted Objects (2026), je détourne ce principe : la plaque d’ordinateur devient une surface qui accueille l’image, l’étagère en JPEG devient un catalogue. Le mobilier de l’interface quotidienne les catalogues de saisie judiciaire, les vitrines de vente en ligne est extrait de son flux et suspendu dans l’espace d’exposition. Dans ma pratique artistique, je veux comprendre ces surfaces de contact et ce qui les compose. J’imagine ainsi me tourner vers des solutions et des processus sans intermédiaires, pour ensuite recréer mes propres images et mes propres interfaces. — · —

La notion d’ontophanie est très importante pour moi. Forgée par Stéphane Vial à partir du grec ontos (l’être) et phanein (apparaître), elle désigne la manière dont la réalité se manifeste à la perception humaine à travers un dispositif donné (1). Tout dispositif technique produit sa propre phénoménalité : l’écran tactile ne donne pas à voir le même monde que le terminal à ligne de commande. Cette neutralité apparente de l'interface cache une responsabilité philosophique profonde. Ce qui m’intéresse n’est pas l’interface comme un seul objet de design, mais comme opérateur ontophanien : elle structure l’expérience possible avant même que l’utilisateur n’interagisse avec quoi que ce soit. Les pages Internet, les systèmes d’exploitation, les logiciels sont une couche fine en collaboration avec la machine qui crée non seulement un visuel, mais une expérience du monde. À cette fonction se sont mêlés des mythes, des creux sémiologiques, des variables au service d’une consommation ; c’est cet espace de charge sémantique invisible sur lequel j’ai glissé pour en extraire une vision dans mon travail. Friedrich Kittler a montré que les médias ne sont pas de simples vecteurs neutres d’information, mais des systèmes d’écriture qui organisent et distribuent du pouvoir. En ce sens, l’interface n’est jamais innocente : elle est architecture, elle est gouvernance. Tenter de la mettre en scène dans l’espace physique, c’est tenter de rendre visible cette gouvernance ordinaire. Le geste de coder et de comprendre le code amène à des choix entre l’open source et la transparence des programmes contre la mainmise des géants de la tech ; ma pratique s'imprègne de cette notion de transparence et de dérive vis-à-vis du médium informatique.

1 L'être et l'écran: Comment le numérique change la perception Livre de Stéphane Vial (2013)

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FIG.01 Glitch Databeding (2024) / Screenshot de rhttps://representationvariables.org/
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FIG.02 Screenshots de l'Interface de Interrupted Objects